Légitimité, utilité de la consommation de viande ?

Légitimité, utilité de la consommation de viande ?

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jean-yves_caullet

 

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Légitimité, utilité de la consommation de viande ?

Au cours et en marge des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les abattoirs dont je suis le rapporteur, la question de la consommation de viande, sa légitimité, son utilité, ressurgit.

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L’Homme : omnivore opportuniste libre de ses choix …

En l’abordant à mon tour, je voudrais d’abord rappeler le principe de la liberté de choix de chacun.

Pas d’obligation ni d’interdit, n’en déplaise à tous ceux qui veulent notre bonheur malgré nous, et dont toutes les croisades se sont historiquement terminées assez loin de l’éden promis. Liberté donc, de choisir et de conduire son alimentation à partir d’une situation commune à tous et qui nous a collectivement favorisés en nous permettant de nous adapter, de survivre et de nous développer : nous sommes des omnivores, plus ou moins opportunistes.

Le développement de nos modes de production nous permet aujourd’hui le choix. Ce choix est une forme de luxe qui est loin d’être planétaire. Les hommes, les femmes et leurs enfants qui doivent se nourrir en fonction de la nourriture disponible sont encore très nombreux dans le monde. Les régimes alimentaires de nécessité qu’ils sont contrains d’adopter comportent plus ou moins de protéines animales, selon leur mode de vie, nomade ou non, suivant le climat et leur capacité de production et de stockage.

… mais de plus en plus déconnecté de la production de sa nourriture

Nous, privilégiés, avons le choix, mais dans notre société développée, ceux qui choisissent un régime végétarien ne cultivent ni ne récoltent pas plus les plantes nécessaires à leur nourriture que ceux qui choisissent de consommer de la viande et des produits d’origine animale n’élèvent ou ne tuent eux-mêmes les animaux utilisés pour les nourrir.

Notons au passage que quel que soit le choix, les régimes alimentaires sont toujours variés,  et que si des régimes exclusivement végétariens existent, leur parallèle uniquement carné, lui n’existe pas (je mets à part les semaines d’entraînement de Rocky Balboa !), cette variété gardant trace de notre condition d’omnivore.

Donc dans notre société développée, où chacun est libre de son choix sans produire lui-même son alimentation, il convient de garantir à chacun qu’il exerce ce choix dans des conditions qui respectent les règles traduisant l’acceptabilité éthique et sociale des pratiques déléguées pour produire les aliments en question.

Cette acceptabilité est évolutive, elle a évoluée dans le passé et avec elle, les règles de production. Cela vaut pour toutes les productions, végétales et animales, les conditions  de culture, d’usage des sols, d’élevage, d’abattage, de mise en marché, de transformation et de conservation.

L’objet de la commission d’enquête sur les abattoirs est de mettre en lumière les conditions de respect des règles, l’adaptation des dites règles au contexte social et éthique d’aujourd’hui, le contrôle de leur application et les sanctions des manquements, puis de proposer des améliorations aux situations constatées.

En bref, l’objectif est de consolider les conditions du libre choix de consommer ou non de la viande en toute responsabilité malgré l’éloignement croissant du consommateur de la chaîne de production.

On pourrait tout aussi bien se poser les mêmes questions pour tous les aliments car aucun choix n’est ni neutre, ni anodin au regard de la population de notre petite planète !

 

De la question de la consommation de viande à la place de l’Homme dans la chaine alimentaire 

Venons-en au débat sur la consommation de viande.

On notera que le plus souvent, sans doute parce que c’est le choix dominant dans notre société, c’est le choix de consommer de la viande qui est questionné : est-ce indispensable, est-ce bon pour la santé, est-ce bon pour l’environnement, est-ce acceptable moralement…?

La réponse documentée à ces questions est toujours nuancée, suivant les conditions de production, les quantités, les qualités, l’âge du consommateur, …

Mais ce questionnement récurrent n’attend pas de réponse ni de nuance, il vise seulement à instaurer un jugement de valeur d’un des choix possibles, celui de consommer de la viande non, pas relativement à la quantité ou la manière de la produire, mais dans son principe même.

Pour le juste équilibre du propos, constatons que ceux qui mettent en cause le choix végétarien emploient des questionnements de même nature et dans le même but.

Pour les uns, la consommation de viande serait un choix hérité du passé, fruit de l’habitude et de l’ignorance, et ces questionnements n’ont d’autre but que de montrer l’autre voie, moderne, éclairée, éthique, celle du végétarisme.

Pour les autres, le végétarisme serait une aberration alimentaire, un danger sanitaire, fruit d’un dogmatisme aveugle et leurs questionnements visent à défendre une pratique aux vertus prouvées par l’histoire.

En fait, nous n’aurions que le choix entre, revendiquer une hégémonie humaine sans frein sur le règne animal, et la recherche de la mise à l’écart de l’homme de ce même règne animal. Comme si la simple conscience de notre place –originale sans doute à nos seuls yeux– au sein de ce règne animal nous posait un problème aussi grand que de l’assumer et d’en tenir compte.

Car enfin, si le choix personnel peut et doit demeurer libre, est-il interdit de s’interroger sur la pertinence d’un choix collectif de l’homme de changer sa place dans la chaîne alimentaire?

Dans cette chaîne, chaque maillon à son rôle pour valoriser au mieux l’énergie du soleil qui est la seule entrant dans notre système au profit de la biodiversité et grâce à elle, l’Homme y a sa place, même si l’effectif de l’espèce humaine pose des questions particulières.

Où sommes-nous dans cette chaîne?

Nous ne synthétisons pas par photosynthèse et à ce stade, nous pouvons mettre de côté notre caractère symbiotique lié à notre flore intestinale ou l’origine passionnante des mitochondries  qui fait de nous les lointains héritiers des  eucaryotes. Donc, nous consommons des végétaux, des animaux, des produits issus des uns ou des autres, pour notre nourriture ou notre équipement.

Mais pour en rester à la consommation de produits animaux, notons que nous avons une conscience collective claire de notre place, nous ne consommons généralement pas (à part quelques pratiques asiatiques) la viande des mammifères carnivores, non plus ne sommes coprophages ou charognards, toutes catégories utiles et souvent protégées.

Les animaux dont nous consommons la chair sont majoritairement des consommateurs de produits végétaux que nous ne saurions assimiler directement (cellulose), ou pour le porc, des omnivores comme nous, et leur durée de vie est aussi très généralement très inférieure à la nôtre. Traditionnellement, leur élevage permettait une valorisation des surplus qui ne pouvaient être conservés, ou des rebut de notre nourriture.

Omnivores, opportunistes, et inventifs, guidés par le besoin et le souci de notre sécurité, soucieux de valoriser les ressources et de sécuriser une alimentation diversifiée, voilà ce qu’il nous faut assumer et revendiquer.

Peu importe la cueillette ou la culture, la chasse ou l’élevage, c’est tout un, mais la consommation de produits animaux et donc de viande trouve sa place justifiée dans la recherche d’une optimisation des ressources.

Il est en effet plus performant, au plan thermodynamique, de permettre à la matière organisée par un être vivant de participer à un cycle supplémentaire au profit d’un autre plutôt que de se désorganiser directement pour rentrer dans le cycle de la matière à un niveau d’entropie plus élevé.

Plus une chaîne alimentaire comporte d’étapes, plus elle est stable face aux aléas. Chaque niveau alimentaire régule et se trouve régulé par ceux dont il dépend, ainsi les omnivores que nous sommes occupent une place essentielle dans cette régulation multifactorielle.

Hier cette place nous a permis de résister aux aléas, de nous développer en tant qu’espèce, aujourd’hui, nous avons une responsabilité particulière pour utiliser cette plasticité de notre système alimentaire pour optimiser notre rôle à l’égard d’un écosystème que nous ne pouvons plus ni exploiter aveuglement, ni contempler passivement, car la passivité de l’homme aujourd’hui ne serait pas neutre vu l’importance de son influence.

Nous ne pouvons plus « respecter » un équilibre rêvé, nous devons construire l’équilibre de chaque jour, et pour ce faire, conserver la pleine capacité de nous nourrir de façon diversifiée nous permet une régulation plus fine des cycles dont nous sommes acteurs.

Prélever des protéines animales sauvages peut permettre d’éviter des déséquilibres faune/flore préjudiciables à la biodiversité, ou tout au moins d’éviter qu’ils se résolvent par des crises, sanitaires par exemple. L’objection d’une régulation possible par des prédateurs autres que l »homme est classique, mais elle omet de prendre en compte que le niveau d’équilibre des populations des prédateurs comme des proies seraient quantitativement insoutenable pour la société humaine en général, et pour sauvegarder une production agricole susceptible de nourrir les végétariens les plus strictes.

L’élevage trouve à partir de là toute sa place pour offrir un échelon de régulation supplémentaire, évitant, là encore, des régulations trop brutales pour nos sociétés, il permet de conserver un régime alimentaire comportant des produits animaux sans dépendre trop directement des populations sauvages.

Il permet aussi de lisser les variations de production végétale, valorisant les surplus et pouvant s’adapter aux pénuries, à condition que l’homme consomme les produits de l’élevage, bien-sûr.

 

Revendiquer un consommation responsable dans un système de production durable

Prédation, élevage, cueillette, culture, sont des outils de gestion, de responsabilité humaine pour préserver les équilibres indispensables à la vie de nos sociétés. Se priver collectivement d’un de ces outils, est dangereux car demain, le changement climatique nous demandera force adaptation.

Donc si le choix alimentaire de chacun doit être libre, nous devons assumer collectivement l’utilité de notre capacité à consommer les produits les plus variés, dont la viande et les autres produits animaux.

Évidemment, cela ne signifie nullement que les conditions de production actuelles soient optimales, nous devons encore faire des efforts pour pouvoir continuer de prélever à notre bénéfice les bienfaits d’une chaîne de construction du vivant dont nous faisons partie.

Un autre devoir nous échoit, celui de ne rien perdre de ce que nous prélevons.

Directement pour notre consommation, notre usage, grâce à un élevage qui devient dans ce but notre auxiliaire, utilisons tout, notamment de l’animal que nous élevons et tuons à notre profit.

Ne considérons pas les produits de la nature, et en particulier les produits animaux comme des dus, des banalités dont la seule vertu serait le prix réduit. Les produits animaux doivent être considérés à leur juste prix, grâce à la réduction de l’irresponsabilité des consommateurs qui s’éloignent de la production de leurs aliments.

Accepter un digne prix pour les produits de la culture et de l’élevage qui nous nourrit, accepter notre condition modeste et respectueuse au sein de la chaîne alimentaire sont sans doute les conditions pour que les modes de production évoluent vers une plus grande durabilité et pour que les producteurs qui nous servent soient l’objet du respect qu’on leur doit.

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