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JOCELYNE PORCHER, une femme d’exception

“ Thème des recherches de Jocelyne Porcher : la relation de travail homme – animal ”

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Une passion pour l’élevage

Mon chemin vers l’INRA a commencé en 1981 lorsque j’ai quitté Paris pour la « campagne ». J’avais 25 ans. J’étais secrétaire dans une grande entreprise et je ne connaissais rien du monde agricole, rien de l’agriculture, rien de l’élevage.

 « J’ai progressivement compris
d’où venait ce que je mangeais
sans me poser de questions »

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J’ai trouvé un emploi dans une PME et j‘ai peu à peu installé un potager, monté une basse-cour et appris grâce à mes voisins et amis agriculteurs, à soigner, à tuer, à plumer, à dépouiller les animaux. J’ai progressivement compris d’où venait ce que je mangeais sans me poser de questions. Pour manger du lapin, du poulet, de l’oie à Noël, il fallait faire naître les animaux, les élever puis les tuer. Non pas tuer dulapin mais mes lapins, mes poulets, mes oies… Est-ce que c’était bien ? Est-ce que c’était juste ? Pour mes voisins, cela l’était, sans conteste. Pour moi, cela n’allait pas de soi. Suite à une rencontre avec des chevrières, est née en moi l’idée que je pouvais abandonner le métier de secrétaire pour celui d’éleveure. Pourquoi ? Car ma vraie vie commençait quand je sortais de l’usine. J’ai commencé à travailler avec les chèvres dès que l’occasion se présentait. J’ai appris à faire naître, à traire, à soigner. J’étais dans mon élément. J’ai acheté quelques brebis laitières corses et j’ai aménagé une bergerie, trouvé des terres à louer… Progressivement, le troupeau a grandi et la maison est devenue une petite ferme.

« C’est en pratiquant le métier d’éleveure
que j’ai commencé à m’interroger
sur ses enjeux moraux »

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C’est ainsi que j’ai exercé le métier d’éleveur pendant plusieurs années. Ma formation a été courte et sur le tas et pourtant, je pouvais faire de l’élevage. J’avais le « feeling », comme le disaient les gens du hameau, même si je me demandais de quoi il était fait.

J’ai énormément aimé ce métier et en le pratiquant, je m’interrogeais sur sa nature, sur les enjeux moraux du travail, sur ce qui guidait mes choix. Comme tous les éleveurs que je connaissais, je me souciais beaucoup du bien-être de mes animaux car j’en étais responsable. Je travaillais beaucoup mais j’avais énormément de bonheur à faire ce métier. Mon existence avait pris une autre dimension. Elle avait changé de densité.

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De la ferme à la découverte de l’élevage industriel

Nous sommes dans les années 90. Je quitte la ferme et me retrouve dans une porcherie industrielle en Bretagne, dans le cadre d’une reprise d’études. Le choc est rude ! Et il a continué de l’être quand j’ai du, par nécessité, travailler en porcheries industrielles. Après avoir côtoyé des chèvres et des brebis individualisées et respectées, je me retrouve face à des truies encagées dans des bâtiments où le jour ne se distinguait pas de la nuit, où l’on ne respirait qu’avec peine, avec des « éleveurs » qui n’avaient que le mot « argent » à la bouche, ces mêmes « éleveurs » qui battaient les animaux pour les déplacer, les traitaient  d’« enculés » ou de « connards », qui se prenaient pour l’élite et qui ne semblaient espérer de la vie que de changer de voiture.

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Dans une station expérimentale du Sud-Ouest, dans laquelle j’ai également travaillé, le bâton de caoutchouc était le moyen de communication privilégié. A l’inverse de ce qui me semblait tomber sous le sens, les salariés, pour déplacer les cochons, entraient dans la case de front en hurlant, sans raison. Si en Bretagne j’ai refusé de frapper les animaux, je persistais dans ce sens dans la station expérimentale. J’ai appliqué des méthodes qui me semblaient les meilleures. L’apparent désordre que généraient mes façons de travailler a d’abord fait l’objet de critiques, avant de faire évoluer les conduites de mes collègues vers plus de douceur.

« Je voulais comprendre pourquoi
ces gens ordinaires dont
je me sentais proche acceptaient
la violence et le non-sens de leur travail »

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J’ai choisi la voie de la raison parce que je voulais faire cesser cette situation de violence contre les animaux et contre la vie, mais aussi et surtout pour la comprendre. Je voulais comprendre pourquoi les personnes de ce milieu, ces gens ordinaires dont je me sentais proche qui acceptaient la violence et le non-sens de leur travail. Qu’est-ce qui les empêchait vraiment de dire non ? Qu’est-ce qui faisait tenir et durer ce système insupportable ? Plus largement, pourquoi choisir la violence, la laideur et le malheur plutôt que la générosité, la beauté et la joie ? »

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Devenir sociologue à l’INRA

« Après avoir quitté ma ferme, j’ai repris les études agricoles que je n’avais pas faitesavant mon installation. J’ai tout d’abord passé un Bac agricole, puis un BTS« productions animales ». Rien de ce que j’apprenais au cours de la formation n’avait de lien avec ce que j’avais vécu en tant qu’éleveure avec mes animaux. La formation était uniquement technique, centrée sur la zootechnie telle qu’elle était au 19ème siècle.

« J’ai voulu comprendre
ce qui différenciait l’élevage
des productions animales »

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J’ai voulu comprendre ce qui différenciait l’élevage des « productions animales » et comprendre ce que l’élevage avait de particulier du point de vue de la relation aux animaux. C’est pourquoi après mon BTS, j’ai passé un certificat de spécialisation, trouvé du travail en tant que technicienne et préparé en même temps un concours d’ingénieur agricole. J’ai réussi ce concours et, après deux ans d’études, j’ai obtenu un diplôme d’ingénieur. C’est au cours de ce cursus d’ingénieur que j’ai commencé à faire de la recherche intentionnellement, et non plus seulement pour satisfaire ma curiosité. J’ai pris contact avec des chercheurs dans le cadre de mon mémoire d’ingénieur. J’ai alors constaté, sans grande modestie, que j’étais tout aussi capable qu’eux  de faire de la recherche sur les relations entre hommes et animaux en élevage parce que je connaissais de près cette relation et les animaux. J’ai compris que mon expérience du travail réel avec les animaux, alliée à des compétences de chercheur que j’avais progressivement acquises, me permettaient de construire une véritable recherche sur ce qui m’intéressait.

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J’ai alors passé un master qui portait sur les relations entre humains et animaux dans les abattoirs et ensuite soutenue une thèse sur les relations affectives entre éleveurs et animaux. Ma thèse, soutenue en 2001, un peu plus de dix ans après ma reprise d’études, a reçu les félicitations du jury et a été lauréate du prix Le Monde de la Recherche Universitaire. J’ai ensuite été recrutée comme chercheure à l’INRA pour travailler sur les questions de souffrance au travail dans les productions animales mises au jour par mon travail de recherche. En 2014, j’ai été nommée directrice de recherches ».

JOCELYNE PORCHER (ARTICLE PORTRAIT ET BIBLIOGRAPHIE)
DIRECTRICE DE RECHERCHES À L’INRA SAD (UMR INNOVATION, MONTPELLIER)
Jocelyne Porcher est directrice de recherches à l’INRA-SAD (UMR Innovation, Montpellier). Ses recherches portent sur la relation de travail entre éleveurs et animaux en élevage et dans les productions animales. Elle s’est engagée dans une démarche de recherche après avoir été éleveuse et technicienne agricole. Aujourd’hui, elle aimerait que, comme elle, la recherche s’ouvre à des personnes qui ne sont pas issues du système universitaire. Petite histoire d’une trajectoire atypique… « Une dure bataille » dit-elle « contre le « destin » social, et contre mes « chers collègues », ceux des porcheries puis ceux de la recherche sur le « bien-être animal », à qui mes idées comme moi-même étaient étrangères. »
Toute jeune femme, Jocelyne Porcher quitte sa ville natale, Paris, où elle travaillait comme secrétaire à Elf Aquitaine pour vivre à la campagne, en région toulousaine. Elle trouve un nouvel emploi de secrétaire dans une PME et, dans le même temps, commence à élever des poules et des lapins… Séduite par une rencontre avec des éleveurs et des éleveuses de chèvres, elle finit par basculer dans le métier : petit à petit, elle monte un troupeau, passe un BPA, puis finit par s’installer comme agricultrice (production laitière de brebis et vente de fromages).
Beaucoup de bonheur, de passion, mais aussi de travail et de contraintes… Cinq ans plus tard, elle quitte le Sud-Ouest et pose ses valises en Bretagne. Changement de décor.
Alors qu’elle débute des études agricoles (BTA), elle découvre la production porcine. « Gros choc ! Rien à voir avec ce que je connaissais de l’élevage. C’est ce choc, en contraste avec l’émerveillement que j’avais dans mon rapport de travail avec les brebis ou les chèvres, qui est à l’origine de ma démarche de recherche. » Les questions se bousculent dans la tête de Jocelyne Porcher : Qu’est-ce que l’élevage ? Ce que je faisais ou ce qu’ils font ? A quoi sert la violence dans les porcheries ? Ai-je une sensibilité particulière parce que je suis une femme ? Parce que je suis néo-rurale ? Questions qu’elle a d’ailleurs travaillées dans sa thèse « Eleveurs et animaux, réinventer le lien », parue en 2002, aux éditions PUF, et qui a reçu le prix « Le Monde la Recherche Universitaire ». Après le BTA, Jocelyne continue un BTS « productions animales », puis enchaîne sur une formation continue d’ingénieur agricole.
Elle comprend alors que son champ de réflexion peut s’inscrire, d’un point de vue scientifique, dans la problématique du « bien-être animal », sujet sur lequel elle commence à travailler avec des chercheurs de l’INRA. « Mais je m’aperçois qu’ils ne connaissent ni l’élevage, ni les animaux d’élevage ni les éleveurs. »
Insatiable, une fois son diplôme d’ingénieur en poche, elle s’inscrit en DEA et travaille à la Bergerie Nationale de Rambouillet comme chargée de mission sur le bien-être animal, où elle cherche à mettre en évidence, ce qui deviendra le socle de sa thèse et de son travail ultérieur : le lien de bonheur et de souffrance partagés qui existent entre éleveurs et animaux. Pour la première fois, elle montre que dans les systèmes industriels, les travailleurs souffrent également de la souffrance qu’ils infligent aux animaux. Dès lors, comment tiennent-ils au travail ? Pourquoi ?…
Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas contre les éleveurs que Jocelyne Porcher est en guerre. Elle cherche simplement à montrer que l’élevage est un métier qui rend heureux, les humains et les animaux. « C’est la vie que je défends, la vraie vie, relationnelle, affective… et la science qui va avec « .
Jocelyne Porcher a su mettre au service de la science, sa passion pour l’élevage et ne cesse de défricher ce nouveau champ de réflexion sur l’intime relation qui se noue entre les hommes et les animaux au travail.Lire l’entretien de la Mission Agrobiosciences avec Jocelyne Porcher : « L’élevage : plaisir ou souffrance en parge ? « 
Bibliographie
- Eleveurs et animaux, réinventer le lien (PUF, 2002)
- La mort n’est pas notre métier(Editions de l’Aube, 2003)
- Bien-être animal et travail en élevage (Editions Quae, 2004)
- Etre bête (Editions Actes Sud, 2007). Avec V. Despret.
- Une vie de cochon (La Découverte, 2008). Avec C. TribondeauAccéder à toutes nos publications  Sur le bien-être animal et les relations entre l’homme et l’animal Pour mieux comprendre le sens du terme bien-être animal et décrypter les nouveaux enjeux des relations entre l’homme et l’animal. Avec les points de vue de Robert Dantzer, François Lachapelle… Edités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences

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Guerre aux éleveurs, guerre aux animaux d’élevage!

Publication: Mis à jour: 
LEVAGE

Après dix millénaires de vie commune avec les animaux, nous arrivons à un point de rupture anthropologique et politique majeur dont l’enjeu est de rompre avec les animaux domestiques, en tout premier lieu avec les animaux d’élevage, et d’achever le processus d’industrialisation de la production alimentaire, c’est-à-dire de la soustraire définitivement des mains des éleveurs et des paysans pour la confier aux multinationales et aux investisseurs.

La guerre de l’industrie contre les paysans a commencé au 18e siècle en Europe avec le développement de la société industrielle et l’établissement d’un rapport à la nature médié par la science et la technique, fondé sur le profit, et uniquement sur lui. L’élevage a été transformé en  » productions animales » et les animaux sont devenus des machines ou des produits. Les paysans, tout comme les luddites, ont résisté à la machinisation de leur relation à la nature et aux animaux. Ils ont résisté au 18e siècle, au 19e siècle, au 20e siècle, et ils résistent encore au 21e siècle. Ils résistent en France, mais plus largement dans la majorité des pays industrialisés.

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Fight for food freedom (combat pour la liberté alimentaire)

L’agro-industrie, qui concentre pourtant déjà l’essentiel de la production et de la distribution, tient absolument à réduire à néant les paysans qui persistent à élever leurs vaches ou leurs cochons à l’herbe et aux champs, à les respecter, à les aimer et à leur donner une vie aussi bonne que possible. Et qui tiennent également à offrir aux consommateurs des produits sains, bons, porteurs de sens et de vie. Et qui s’obstinent à revendiquer une dignité et un sens moral dans le travail. Guerre contre ces éleveurs! Ils doivent lutter pied à pied contre l’agro-industrie et les pouvoirs publics pour élever leurs animaux en accord avec leur sensibilité, maîtriser la sélection de leur troupeau, identifier leurs animaux plutôt que de les « électroniser », les nourrir sans OGM, contrôler leur abattage en leur évitant l’abattoir industriel, transformer leurs produits à la ferme, produire et vendre du lait cru (aux US), … « Tout ce que je veux faire est illégal », écrit Joël Salatin , et effectivement, on ne peut que le constater, tout ce que les éleveurs veulent faire de bien est illégal. Tout ce qu’ils veulent faire de bien les conduit devant un tribunal. Et aux Etats-Unis, comme le souligne l’auteure du film Farmageddon, l’état, la police, mènent une guerre invisible mais très dure contre les petits paysans.

Une agriculture sans élevage 

Mais ce n’est pas tout. Outre l’agro-industrie, les éleveurs doivent aussi lutter contre les auto-proclamés défenseurs des animaux, qui revendiquent une agriculture sans élevage. Pourquoi ? Parce que ces derniers considèrent que les éleveurs exploitent leurs animaux -et cela depuis les débuts de la domestication- et que, par souci de justice et de morale, il faudrait les libérer sans plus tarder (et sans rembourser la dette que nous avons à leur égard d’ailleurs). Haro sur le baudet est aussi la clameur que poussent certains environnementalistes au nom de la planète et, confondant élevage et productions animales, accusent l’élevage d’être responsable de l’effet de serre, de la pollution des eaux, de la réduction de la biodiversité. N’en jetez plus!

Par un opportun concours de circonstances, cette revendication d’agriculture sans élevage coïncide avec le développement de produits industriels bio-tech alternatifs aux produits animaux. Multinationales et fonds d’investissement se sont avisés -tout comme leurs prédécesseurs au 18e et 19e siècle- que la production agricole était plus rentable entre leurs mains qu’entre celles des paysans. Ainsi que l’affirme Joshua Tetrick, directeur de Hampton Creek Food, start-up soutenue par la fondation Bill Gates: « Le monde de l’alimentation ne fonctionne plus. Il n’est pas durable, il est malsain et dangereux. (…) Nous voulons créer un nouveau modèle qui rendrait le précédent obsolète . »

Rendre l’élevage obsolète. Voilà à quoi s’affairent les start-up alimentaires et les prétendus défenseurs des animaux, prosélytes de l’alimentation vegan. Plutôt que des poulets élevés en libre parcours par un éleveur passionné par ses volatiles, achetez du chicken-free chicken à Hampton Creek food; plutôt que du fromage au lait cru acheté sur le marché à un paysan de votre région, achetez du Lygomme ACD Optimum, breveté par Cargill; plutôt que du cochon gascon élevé par un éleveur admiratif de ses cochons et qui tient absolument à vous les faire rencontrer, achetez bientôt du muscle de cochon in vitro -presque bio.

La charge destructrice des multinationales, alliée à la puissance publique et à la consternante naïveté des « défenseurs » des animaux, sonne comme un hallali. Les éleveurs et leurs animaux ne peuvent résister seuls. La relation aux animaux domestiques qu’ils défendent, c’est notre vie tout entière avec les animaux. Après l’exclusion de la vache, viendra celle de votre chien, remplacé par un robot supposé tout aussi capable d’exprimer des émotions et de ressentir les vôtres. Après l’exclusion de la vache et du chien, viendra la nôtre. Et cette exclusion-là est également déjà bien avancée.

Jocelyne Porcher est l’auteur de « Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle« , paru aux éditions La découverte/Poche

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Apprendre à vivre avec les animaux: un rêve ?

Jocelyne Porcher a quitté Paris pour « la campagne » à 25 ans, puis elle a quitté son emploi dans une usine textile pour se consacrer à l’élevage de chèvres et de brebis. Ce ne fut pas seulement le début d’un nouveau métier, mais d’une nouvelle existence. En 1990, à 34 ans, elle entame une formation continue en Bretagne pour préparer un baccalauréat agricole (BTA). Elle fut choquée, lors de son stage, par la visite d’une porcherie industrielle.  Et ce n’est donc pas un hasard si le dernier livre de Jocelyne Porcher s’appelait Une vie de cochon (2008). Lorsqu’elle décida de faire un BTS en production animale, le directeur de sa formation, lui répondit : « Tu ferais mieux de faire un BTS de gestion, les productions animales, tu sais, ça n’a rien à voir avec l’élevage » . Voilà le paradoxe qui est à l’origine de ce livre : comment en est-on arrivé à une situation où la production animale n’a plus rien à voir avec l’élevage ? L’élevage questionne le rapport du lien à l’animal, or aujourd’hui ce lien n’existe plus, sauf pour les chats et les chiens que nous ne mangeons pas. D’un point de vue quantitatif, notre société est composée d’autant d’animaux que d’humains. Pourtant, d’un point de vue qualitatif, les animaux ne comptent plus. Dire que l’élevage disparaît c’est donc dire qu’il y a de plus en plus de viandes mais de moins en moins d’animaux. Là, où il n’y a plus d’animaux domestiques, il n’y a bien sûr plus d’éleveur. « Je ne suis pas sûre, écrit Jocelyne Porcher, que, sans les animaux, les humains resteront des êtres humains ». L’auteure appelle donc de ses vœux le renforcement en France « des human-animal studies », études pluridisciplinaires capables de faire une place aux animaux d’élevage.

Personne d’entre nous ne serait capable d’égorger une chèvre ou de vider un agneau ; pourtant, cela nous guérirait peut-être de notre mensonge. La mort des animaux d’élevage n’est pas un sujet facile, mais il faut cesser de détourner notre regard. Dis-moi quelle relation tu as à l’animal, je te dirai qui tu es. Après les charniers européens de la vache folle, de la peste et de la grippe porcine, de la grippe aviaire, etc., est-il besoin de rappeler l’état désastreux de nos relations aux animaux d’élevage ? Ce désastre explique pourquoi Jocelyne Porcher a recours à Primo Levi pour décrire la production animale.

L’éleveur est celui qui travaille et vit avec des animaux. « L’être humain, par le travail, transforme un rapport de prédation aux animaux en un rapport de don, pris entre intérêt et désintéressement, entre contraintes et liberté ». Dans ce milieu masculin, l’auteur dut se battre pour montrer que sa sensibilité à la condition animale n’était pas une sensiblerie de bonne-femme, qu’elle était bénéfique et productive, y compris au sens économique. Il ne faut pas être dupe de la « science du bien-être animal » qui n’est rien d’autre que des mesures et statistiques au service de l’adaptabilité des animaux aux systèmes industriels. Les animaux sont réduits à de la matière et les travailleurs réduits à des comportements. « Cette ‘‘vraie’’ science se réclamant de ‘‘l’objectivité’’ repose sur un déni : celui de l’intersubjectivité des relations entre humains et animaux ».

Il faut bien produire du vivant, car nous mangerons du vivant, mais la logique du vivant échappe à la logique de la production.  « Parce qu’ils sont vivants, sensibles, affectifs, communicatifs, les animaux peuvent tomber malades, résister au travail, créer des attachements avec les travailleurs. A causes des animaux, le travail de production de la matière animale n’est pas aussi performant qu’il pourrait l’être ». Comme les animaux sont un frein à la production, le rêve de l’industrie est de produire du vivant sans la vie, de produire une viande sans animaux, bref de faire de la viande in vitro.

« L’élevage est en train de disparaître en tant que rapport de travail avec les animaux domestiques ». C’est peut-être là le point le plus original de la lecture de Porcher : lier la question de relation humain-animal à la question du travail. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, Alain Caillé et la question de la reconnaissance sociale ou Christophe Dejours et la question de la souffrance au travail sont mobilisés dans cette enquête. L’aveuglement sur la production animale participe d’un aveuglement encore plus inquiétant sur la nature même du travail.  Les animaux sont des acteurs du travail, et derrière le mépris que l’on porte aux animaux d’élevage se cache le mépris pour le travail. Continuer à vivre et travailler avec les bêtes, telle serait l’utopie révolutionnaire du XXIe siècle.

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« La question n’est pas de manger moins de viande, mais comment en manger mieux »

« La question n'est pas de manger moins de viande, mais comment en manger mieux »
(Crédit photo: Johan Krouthén – Wikimedia commons)
Non, l’élevage n’est pas forcement synonyme de souffrance animale. Oui, il existe une voie « éthique » pour manger de la viande, estime la sociologue Jocelyne Porcher.

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Jocelyne Porcher est sociologue et directrice de recherche à l’Inra (Institut national de recherche agronomique) spécialisée dans la relation entre l’éleveur et l’animal. Elle a également été éleveuse puis salariée dans une unité de production porcine. Elle a publié Vivre avec les animaux où elle appelle à « sauver l’élevage ».

Terra eco : Vous avez travaillé dans des exploitations agricoles, puis avez effectué des travaux de recherche sur la question. Quel portrait dressez-vous de la filière élevage en France aujourd’hui ?

Jocelyne Porcher : Il y a une grosse distinction à faire entre d’un côté l’élevage, qui est un métier très complexe, a une histoire, s’inscrit dans des enjeux identitaires et des enjeux de territoire, et de l’autre la production animale industrielle, qui a un rapport utilitariste à l’animal et qui fait usage sans limite de son corps. Ce sont deux mondes totalement différents. Le second est née au XIXe siècle, au moment où la zootechnie a commencé à considérer l’animal comme une ressource et où l’apparition des sciences et techniques a permis de rompre le lien entre l’homme et l’animal. L’élevage au sens traditionnel a, lui, subsisté jusqu’à aujourd’hui grâce à quelques agriculteurs qui ont résisté, notamment ceux qui travaillent en bio.

On fixe souvent le point de basculement de l’agriculture traditionnelle vers un système de production industrielle après la seconde guerre mondiale. Pour vous ce basculement a eu lieu plus tôt ?

Quand on lit les textes agricoles, on se rend compte que la rupture des mentalités a lieu au XIXe, quand le capitalisme industriel invite à considérer l’animal comme une ressource comme une autre qui doit assurer de la productivité et va exclure la relation d’affectivité entre l’éleveur et l’animal. La seule différence à l’époque c’est qu’on n’avait pas l’appareil médicamenteux et technique d’aujourd’hui. On essayait donc déjà de mettre les porcs sur des caillebotis, mais ils mourraient alors qu’aujourd’hui ils peuvent y survivre. C’est d’ailleurs la preuve que sans médicaments le système actuel de production de viande industrielle s’effondrerait.

Pourtant, malgré vos critiques, vous n’appelez pas à cesser de manger de la viande ?

Je suis très critique sur le système actuel de production animale. J’ai fait un gros travail sur le sujet, depuis plus de vingt ans, et ma conclusion c’est justement que ce système n’a rien à voir avec l’élevage. Donc faire la critique du premier ne doit pas nous inciter à boycotter le deuxième. Je pense que la première question à se poser n’est pas s’il faut manger moins de viande, mais comment on peut en manger mieux. On répond alors très vite qu’il faut arrêter de manger de la viande industrielle, parce ce n’est pas bon pour la santé, ça pollue, c’est source de souffrance animale et humaine, c’est juste bon pour générer des profits. Par contre j’estime qu’il faut manger de la bonne viande pour soutenir les éleveurs parce que cela permet de préserver un patrimoine, des paysages, des races, des pratiques. Sans l’élevage une partie des territoires français seraient dévastés. Mais manger de la vraie viande c’est rare, certaines personnes n’en n’ont d’ailleurs jamais mangé ! Quand vous mangez un poulet de 35 jours, c’est de l’eau, vous en mangez beaucoup parce que ce n’est pas nourrissant. Mais si vous mangez de la vraie viande, c’est très nourrissant, vous n’avez pas envie d’en manger plus d’une fois ou deux par semaine. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des choses à améliorer dans l’élevage même traditionnel, mais le rejeter d’un bloc n’a pas de sens.

Quels changements faudrait-il apporter dans les élevages français ?

Le principal problème c’est l’abattoir. Il y a une énorme inadéquation entre la façon dont les animaux sont élevés par les éleveurs et la façon dont ils sont tués. Il y a eu une grande concentration des abattoirs et la plupart sont aujourd’hui des usines énormes où les méthodes de travail sont taylorisées et où l’urgence est permanente. Mais pour un vrai éleveur, tuer un animal n’est pas du tout anodin, ils y pensent plusieurs jours en avance, parfois ça les empêche de dormir. Aujourd’hui ils doivent laisser leurs bêtes dans un box de l’abattoir et ils s’en vont sans savoir combien de temps elles vont attendre ni quand elles seront tuées. Ils voudraient au minimum pouvoir les accompagner et s’assurer que leurs bêtes soient tuées en prenant le temps et les soins nécessaires. Il y a même du coup des éleveurs qui refusent d’emmener leurs bêtes à l’abattoir et qui le font eux-mêmes, dans des mini-abattoirs qu’ils ont construits eux-mêmes, en prenant le risque d’être dans l’illégalité.

Comment les « petits éleveurs » vivent-ils la montée du végétarisme et du veganisme en France ?

Ce sont deux choses très différentes. Le végétarien reste lié à la filière de l’élevage puisqu’il mange du lait, des œufs, du fromage. Le vegan lui prône une rupture totale avec les animaux d’élevage au nom d’une idéologie et d’une morale animale. Cela veut dire que pour eux l’éleveur n’a aucune morale or c’est totalement faux. La totalité de leur travail repose sur des questions morales. L’élevage les questionne au quotidien sur ce qu’est la vie et ce qu’est la mort, et quand on discute avec un éleveur on réalise qu’ils ont des points de vue passionnants sur les questions existentielles, sur le bien et le mal. Ils ont aussi souvent cette capacité à questionner en permanence leur pratique et leur pensée. Je trouve qu’ils ont beaucoup plus de hauteur de vue que beaucoup de défenseurs de l’éthique animale dont le matériau de réflexion est le livre et qui ne savent pas ce qu’est une vache, ce qu’est une étable, ce que c’est de passer du temps avec une vache. Les éleveurs s’interrogent par exemple sur la notion de « travail » pour les animaux. J’ai mené des recherches à ce sujet, et on constate que d’une certaine manière les vaches collaborent véritablement aux travaux de l’éleveur, elles proposent des choses via les réactions qu’elles manifestent.

Où conseillez-vous d’acheter cette viande de qualité que vous défendez ?

Les éleveurs de qualité sont très nombreux a avoir des sites internet. On en trouve dans toutes les régions. Le mieux c’est de renseigner sur les éleveurs autour de chez soi et d’aller les rencontrer, pour discuter avec eux et voir comment ils travaillent. Ensuite on peut leur commander de la viande et la congeler, c’est facile. Sinon on peut s’approvisionner via la filière bio, c’est déjà une bonne chose.

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Article Coup de coeur

Abattoir d’Alès : une réflexion par-delà bien et mal

Les images tournées à l’abattoir d’Alès ont tant choqué, et avec raison, que le maire de la ville a décidé de fermer les lieux. Pour autant, quel enseignement peut-on tirer de telles images ? Comment en est-on arrivé là ? Si tant est que la consommation de viande nous est nécessaire, est-on obligé de faire souffrir les animaux qui nous la fournissent ? Les associations de défense des animaux, en montrant ce que le grand public ignore, font un travail utile qui aide à faire évoluer les mentalités. Pour autant, l’usage du sentiment de culpabilité dans leur communication est-il un ressort efficace pour amener davantage de gens à réviser leur rapport au vivant et aux animaux ?

Jocelyne Porcher est directrice de recherches à l’INRA-SAD (UMR Innovation, Montpellier). Après avoir été elle-même éleveuse et technicienne agricole, elle s’est engagée dans une démarche de recherches qui portent sur la relation de travail entre éleveurs et animaux en élevage et dans les productions animales. Si les pratiques filmées à l’abattoir d’Alès sont un cas isolé ou courant, elle l’ignore. En revanche, elle pense clairement que l’élevage et de l’abattage industriels « pulvérisent » le lien profond, le rapport de don, qui peut exister entre les animaux d’élevage et nous. Réflexions sur le sens d’une alimentation carnée, sur le mouvement « végan», sur la complexité de notre rapport aux animaux, sur le vrai sens du travail avec eux… Ses propos nous donnent à penser, et nous invitent à sortir de la dichotomie simple entre le bien et le mal.

Pet in the City : La réalité de l’abattoir d’Alès a suscité beaucoup de critiques sur la réglementation des méthodes d’étourdissement. Lorsqu’elles sont respectées, sont-elles efficaces ou n’est-ce qu’un leurre ?

Jocelyne Porcher : L’étourdissement est historiquement une demande de la protection animale qui visait à réduire la souffrance des animaux. Dans le champ industriel, c’est une procédure imposée par la réglementation, il n’y a pas de visée éthique du point de vue de l’organisation du travail. Et le fait que les abattages « halal » dépassent largement la demande en viandes halal en témoigne. Là où il est possible à l’abattoir de gagner du temps, par exemple en supprimant l’étourdissement pour cause supposée de « rituel », il se saisit de l’opportunité. De mon point de vue, il n’y a pas de rituel possible en abattoirs, notamment industriels. Les abattoirs industriels sont des usines de transformation des animaux en matière animale commercialisable et consommable. En matière d’étourdissement,  lorsqu’on voit fonctionner un restrainer (appareil de contention utilisé dans les abattoirs, nldr) qui « anesthésie » 850 porcs à l’heure, on a des doutes sur le sens de cette procédure. Le problème n’est pas d’étourdir ou non les animaux, le problème est de les abattre dans un contexte qui a du sens.

Pet in the City : On sait qu’en Angleterre ou en Allemagne par exemple, la prise en compte du bien-être animal est une demande extrêmement forte de l’opinion publique, au point que le Conseil scientifique du ministère allemand de l’Agriculture a fourni des préconisations très fortes pour améliorer les choses dans les élevages et les abattoirs.  Comment se fait-il qu’en France, le débat ne suscite pas plus d’initiatives de la part des responsables politiques ou de l’Etat ?

Jocelyne Porcher : Je suppose que c’est une question de rapports de force entre lobbies. La « demande » de l’opinion n’existe pas en soi. Elle est construite. Et en ce moment, elle l’est par les défenseurs des animaux. L 214 par exemple a un rôle d’agence de communication et de créateur de la « demande » de l’opinion publique.

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Pet in the City : Les mouvements vegan ou de libération des animaux affirment que manger de la viande est non seulement insoutenable moralement pour qui aime les animaux, mais de plus mauvais pour la santé humaine. Que pensez-vous de ces arguments ?

Jocelyne Porcher : Les vegans réduisent notre relation aux animaux d’élevage à l’alimentation carnée. Or l’élevage, c’est bien autre chose que la viande. L’élevage, c’est d’abord un monde de relations partagées. La mort des animaux et la viande sont la conséquence de nos relations avec les animaux. C’est précisément, collectivement, parce que l’on aime les animaux que l’on mange de la viande. Elever les animaux, et in fine, les tuer et les manger, est une position morale cohérente car l’élevage s’inscrit dans un rapport de don. Les éleveurs donnent la vie à leurs animaux et la leur reprennent. Par contre, dans les systèmes industriels, le rapport de don avec les animaux est pulvérisé. Manger de la viande d’animaux maltraités n’a plus rien de moral. Refuser de manger de la viande ou de consommer tous produits animaux, c’est immoral également du point de vue de notre histoire avec les animaux. Cela revient à refuser de payer nos dettes et à abandonner les animaux domestiques. Car la « libération » des animaux, c’est bel et bien l’exclusion des animaux domestiques de nos sociétés, et donc leur disparition. Il faut noter que les industriels des biotechnologies soutenus par des multinationales (Bill Gates, Google..) et les plus grands fonds d’investissements préparent des alternatives à l’alimentation carnée : poulet sans poulet, viande in vitro… Bientôt notre alimentation ne sera plus produite par des paysans mais par des entreprises 2.0.  L’exclusion des animaux de notre alimentation est une manne à venir pour certains !

La viande n’est pas mauvaise pour la santé en soi. Le bon sens nous laisse penser que manger de la bonne viande en quantité raisonnable, la consommer en conscience est un choix cohérent avec le souci de notre santé. Rappelons quand même que nous sommes omnivores et que, physiologiquement, nous n’avons pas changé depuis le Néolithique. Ne pas manger de viandes et aucun produits animaux, comme le revendiquent les végans, les conduit à devoir porter une extrême attention à leur équilibre alimentaire, parce que ce comportement ne correspond pas à notre équipement physiologique. Des résultats empiriques montrent qu’il y a d’une part un fort turn-over chez les végans, et d’autre part qu’entre la déclaration d’intention et les pratiques concrètes, il y a une marge. De nombreuses personnes tendent à être végans mais ne le sont pas vraiment. Les végétariens pour leur part se contentent de ne pas manger de viande, mais ils consomment d’autres produits animaux. Les  végétariens ne peuvent donc l’être que parce que d’autres personnes consomment la viande qu’ils ne consomment pas.

Pet in the City : Vous avez pointé du doigt dans votre article sur le Huffington Post* la logique de ces mouvements qui vise avant tout la culpabilisation. Or, si l’on y réfléchit, la culpabilité, avec tout ce que cette notion renferme comme connotations religieuses, n’a jamais fait cessé le péché pour autant. Estimez-vous donc que cette méthode de communication est au final contre-productive auprès du grand public ?

Jocelyne Porcher : La culpabilité est le grand ressort de la communication sur de nombreuses questions, par exemple sur les questions environnementales. Elle est appuyée sur les émotions, l’empathie… Il est vrai qu’elle n’induit probablement pas de transformations durables des comportements. Mais si vous réitérez le message culpabilisateur, comme le font les défenseurs des animaux dont c’est une stratégie centrale, vous finissez par laisser penser aux gens qu’ils choisissent librement leur voie alors qu’elle est tracée par des injonctions morales répétées auxquelles il est difficile de se soustraire. D’autant plus s’il n’y a pas de messages contradictoires et si le choix est réduit au mal (manger de la viande) et au bien (ne pas en manger). L’injonction morale qui laisse le choix entre le mal et le bien évacue la complexité, le doute, les dynamiques de nos relations aux animaux…

Pet in the City : Comme vous le démontrez, si l’on suit la logique de certains, on arrête de monter à cheval parce que l’animal est un esclave, on n’a plus de chien ni de chat… Sans nier évidemment qu’il est nécessaire de lutter contre toute forme de violence et de souffrance inutile infligée aux animaux, n’est-ce pas paradoxal de la part de gens qui aiment les animaux, de vouloir au final couper tout lien qui existe entre eux et nous ? Est-ce de leur part une méconnaissance totale de l’histoire millénaire de notre rapport au monde et aux animaux ? 

Jocelyne Porcher : Il me semble que les défenseurs des animaux, ceux qui théorisent la « libération animale » et diffusent leur credo dans les médias, sont en effet dans une grande ignorance de l’histoire de nos liens aux animaux domestiques et de leur incarnation dans notre identité humaine. Ils donnent l’impression d’avoir choisi une cause, celle des animaux, qui du reste ne leur ont rien demandé, et de la porter comme si elle était la leur. Comme si les animaux étaient des humains dans un monde uniquement humains. C’est pour cela que la référence à l’esclavage est fréquente. Or, les animaux ne sont pas des humains, et c’est une injure envers eux que de prétendre qu’ils sont nos prochains. C’est nier l’altérité des animaux. Un cochon est un cochon, un individu cochon avec son monde, sa personnalité, sa vie dans son contexte. S’il s’agit d’un animal d’élevage, il y a superposition de nos mondes grâce au travail, mais je ne suis pas lui et il n’est pas moi. Et si je veux faire quelque chose pour lui, la première chose à faire est de l’écouter, de le regarder, d’essayer de le comprendre. Et ça, les défenseurs des animaux ne le font pas. Ils croient détenir la vérité. Mais quelle vérité ?

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Pet in the City : Au bout du compte, la pensée de ces associations, et de nombreux « amoureux des animaux » simples militants ou sympathisants, semble dire que l’humain est intrinsèquement mauvais, n’a aucune valeur, et que seuls les animaux comptent. Donc, si on pousse la logique jusqu’au bout, l’humain n’aurait qu’à disparaître. Pourquoi l’amour des animaux se mue-t-il si souvent en haine de l’humain, à votre avis ?

Jocelyne Porcher : C’est une grande question ! Je pense effectivement que la « cause animale » a pris la place des grandes causes sociales dans le champ des contestations parce que l’humain ne paraît plus à beaucoup une noble cause à défendre. Ou que les choses sont devenues trop compliquées, vu qu’il n’y a plus de Grand Soir à attendre. Alors que, pour ce qui concerne les animaux, le Grand Soir est encore promis. La « libération animale » ! Mais je le répète, le problème est que la « cause animale » n’est absolument pas la cause des animaux. Les libérateurs ont oublié de demander l’avis des « libérés ».

Pet in the City : Suite à la diffusion de la vidéo et la décision administrative de fermer l’abattoir, un éleveur qui y amenait à chaque fois un animal seulement expliquait qu’il allait devoir exporter ses bêtes en Italie… Elles subiront donc d’autres souffrances, celles liées au transport en plus de celles de l’abattage. L’abattoir était considéré comme un chaînon important des circuits courts des Cévènnes. Mais pourrait-on aller plus loin et imaginer par exemple des abattoirs et des ateliers de découpe dans les exploitations agricoles ? 

Jocelyne Porcher : On peut tout à fait penser à des méthodes alternatives d’abattage. La plus souhaitée par les petits éleveurs semble être la possibilité d’usage d’un camion-abattoir qui irait dans les fermes. Cela permettrait de ne pas déplacer les animaux, de les laisser dans leur environnement familier. Cela permettrait de plus de faire un travail de qualité, mieux contrôlé, plus proche des consommateurs à tout point de vue.

Pet in the City : L’analogie entre l’abattage industriel, l’élevage industriel, et le nazisme ou les camps de concentration/d’extermination est monnaie courante, mais les prisons, les laboratoires faisant des tests sur les animaux… tous ces univers concentrationnaires sont connus pour pousser les hommes qui s’y trouvent à une violence inouïe voire au sadisme. Comment peut-on expliquer ce phénomène, qui ne concerne donc pas exclusivement les animaux, et qui est lié au processus d’enfermement et d’asservissement ?

Jocelyne Porcher : Là aussi grande question ! C’est de la question du travail qu’il s’agit. Qu’est-ce qui fait tenir au travail quand le travail n’est pas digne ? Il y a des facteurs individuels, mais dans toutes mes enquêtes, j’ai rencontré très peu de personnes montrant des comportements sadiques ou pervers. Ce qui est plus fréquent par contre, est le consentement de la personne à faire ce qu’elle fait en dépit de ses réserves. Mais cela existe actuellement dans tous les champs du travail. Je vous renvoie aux travaux de Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste français, fondateur de la psychodynamique du travail, nldr). Dans mes enquêtes, j’ai surtout rencontré des personnes prises par l’organisation du travail dans une spirale dont ils ne voient plus comment sortir. Pour comprendre pourquoi les personnes travaillent dans ces systèmes, il faut aussi prendre au sérieux la puissance de l’habitude. Celle-ci jour après jour enveloppe les personnes dans la répétition et l’ordinaire. Si l’on y ajoute les stratégies institutionnelles de construction d’ »esprit de corps » et les mensonges de la communication interne, on peut comprendre que quelqu’un qui a besoin d’un salaire pour vivre, finisse par consentir. Pour Marx, ce consentement à sa propre servitude est le stade ultime de l’aliénation.

Pet in the City : Parlez-nous de votre propre expérience d’éleveuse, notamment au regard de la mise à mort des animaux : comment procédiez-vous ?

Jocelyne Porcher : Je faisais comme bon nombre d’éleveurs actuellement. Un professionnel venait sur la ferme et tuait le mouton. J’avais tout préparé la veille, je m’étais préparée également mentalement et émotionnellement. J’avais parlé à mon animal. Je vous renvoie à un article que j’ai écris sur ce thème « La mort d’Ulysse » (Etudes sur la mort)**. Il ne retrace pas une expérience personnelle mais l’expérience commune de nombreux éleveurs.

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Pet in the City : Est-il possible d’imaginer un système de mise à mort « éthique » ? Peut-être que, pour être totalement cohérent, quitte à manger de la viande, il faudrait abattre soi-même l’animal que l’on veut manger, afin d’éviter d’avoir recours à cette logique industrielle. Mais dans une société qui refuse la violence et qui préfère globalement la cacher et la déléguer à d’autres, est-ce envisageable ? 

Jocelyne Porcher : Tuer un animal n’est pas un acte anodin. L’industrialisation a rendu l’abattage des animaux complètement banal au sein de processus de production. Il faut lui redonner son caractère exceptionnel. Cela permettra de redonner de la valeur à la vie des animaux. Rappelons que l’élevage n’a pas pour but d’élever les animaux pour les tuer. Nous élevons des animaux pour vivre et travailler avec eux. Cela nous conduit à devoir tuer certains d’entre eux. Cette contrainte est vécue comme telle par de nombreux éleveurs qui préfèreraient vivre au milieu des vaches sans tuer personne. Mais si vous donnez la meilleure vie possible à vos vaches, elles ont des veaux. Et au bout d’un moment, vous n’aurez plus assez de ressources pour nourrir les animaux. Donc vous en tuez certains.

Notre relation aux animaux domestiques est complexe. Elle n’est pas du registre du bien ou du mal. Ce serait formidable si c’était aussi simple ! Il faut au contraire faire face à la complexité, au mal qu’il y a à tuer, mais aussi à notre amour commun des animaux et à leur amour pour nous. Il faut leur faire confiance pour nous aider à vivre ensemble intelligemment. C’est pourquoi la question du travail est centrale. Nous vivons ensemble parce que nous travaillons ensemble. Il nous faut donc reconsidérer les règles de nos échanges dans le travail en prenant en compte leur avis sur le travail qu’ils font avec nous. C’est le sens de mes recherches actuellement.

Source 

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Plus d’informations 

* Lien vers l’article de Jocelyne Porcher sur le Huffington Post, en réaction à la diffusion des images de L 214 :
http://www.huffingtonpost.fr/jocelyne-porcher/abattoir-ales-ferme-souffrance-animaux-pourquoi-maintenant_b_8312252.html?utm_hp_ref=france

** « La mort d’Ulysse : études sur la mort », article de J. Porcher http://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2014-1-page-95.htm, 5 euros en téléchargement.

Jocelyne Porcher est également l’auteur des livres Vivre avec les animaux : une utopie pour le XXIème siècleLivre blanc pour une mort digne des animaux et Eleveurs et animaux, réinventer le lien.

www.jocelyneporcher.fr

Vidéos

Conférence de Jocelyne Porcher – Mèze 12 décembre 2012 –

UPT : L’homme et l’animal : Les relations entre éleveurs et animaux 101