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LE GUILCHER GEOFFREY

“ Journaliste indépendant”

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Editions Goutte d’Or 

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Geoffrey Le Guilcher, journaliste, a travaillé sous une fausse identité pendant plus d’un mois dans un grand abattoir breton. Il en a tiré un récit passionnant, « Steak Machine »

Abattoirs : « La souffrance animale est intimement liée à celle des hommes »

Geoffrey Le Guilcher, journaliste, a passé 40 jours infiltré dans un grand abattoir breton. Il en a tiré un récit passionnant, « Steak Machine ».

Bérénice Rocfort-GiovanniSource : L’OBS
Propos recueillis par Bérénice Rocfort-Giovanni
Bérénice Rocfort-Giovanni

Geoffrey Le Guilcher, journaliste, a travaillé sous une fausse identité pendant plus d’un mois dans un grand abattoir breton. Il en a tiré un récit passionnant, « Steak Machine » (Editions Goutte d’or), qui sort jeudi 2 février. Interview.

Vous avez passé 40 jours infiltré dans un abattoir. Quel était votre but ?

Je voulais comprendre d’où vient la violence contre les animaux que l’on voit dans les vidéos de l’association L214 tournées dans les abattoirs. Mais aussi pourquoi c’est devenu un sujet de société captivant, au point de donner lieu à une commission d’enquête parlementaire.

 

On croit qu’il suffit d’introduire une caméra dans un abattoir, de filmer et les mecs se lâchent. Mais ce n’est pas du tout ça. Ce qui saute aux yeux tout de suite, c’est que la souffrance animale est intimement liée à la souffrance humaine. Dans le système d’abattage industriel, le vrai déclencheur de cette violence est la cadence imposée aux ouvriers.

L’abattoir où j’étais en immersion est l’un des plus grands d’Europe, deux millions d’animaux sont tués chaque année, une vache par minute. Tout est dit avec ces chiffres. Les animaux, eux, se débattent, ne veulent pas mourir, ils ralentissent donc la cadence. Lorsqu’ils sont suspendus, ils font la taille d’un dinosaure, se balancent, donnent des coups de pattes à des travailleurs qui ont déjà mal partout. Comme le décrit très bien la sociologue Catherine Rémy, l’animal devient l’ennemi.

Se faire embaucher incognito a-t-il été difficile ?

A l’agence d’intérim, on m’a accueilli à bras ouverts tellement l’abattoir manque de personnel. Tout le monde finit par s’enfuir. J’ai rasé mon crâne, enlevé mes lunettes, mis des lentilles. C’était ma carapace. J’ai dit que j’avais travaillé dans le bâtiment. J’ai aussi raconté que j’étais fils d’éleveur, sur les conseils de l’association L214, ça a aidé. J’ai changé de prénom.

Qu’est-ce qui est le plus dur, lorsqu’on travaille dans un tel lieu ?

Le rythme physique. On est soumis chaque jour à un rouleau compresseur. Huit heures par jour debout à découper une carcasse, avec vingt minutes de pause, imaginez ! J’avais les doigts bloqués tous les matins. Certes, en temps normal, je tape sur le clavier d’un ordinateur, mais un ancien maçon qui travaillait sur ma chaîne souffrait lui aussi du même mal. Ton corps se transforme, tu prends de la « poigne », mais tu attrapes aussi toutes sortes de maladies : troubles musculo-squelettiques, maux de dos… Le non-dit absolu dans un abattoir, c’est la souffrance qui détruit les travailleurs.

Entre « The Jungle », roman ultra-réaliste du journaliste Upton Sinclair (1906) qui décrit les conditions de travail atroces dans les abattoirs de Chicago et votre récit, rien ou presque ne semble avoir changé…

L’abattoir est le tout premier exemple de travail à la chaîne. Henry Ford s’est d’ailleurs inspiré de cette organisation pour construire ses automobiles. Ce sera aussi sans doute aussi la dernière chaîne de ce type à perdurer. Pour fabriquer des voitures, on a pu développer des robots. Les animaux, eux, sont des « pièces » uniques. Chez un taureau, la graisse, n’est pas du tout répartie de la même façon que chez une vache par exemple, il ne peut donc pas être découpé de la même façon. Il y a bien quelques pistes pour soulager les ouvriers, par exemple un exosquelette autour du bras autour qui faciliterait les gestes. Mais quelle société a vraiment envie d’investir là-dedans ?

Vous n’avez pas seulement partagé le quotidien des travailleurs. Vous racontez aussi les week-ends, les soirées arrosées ou sous drogues avec eux.

Je voulais aussi voir la vie en dehors, bien comprendre le lien entre le village et l’abattoir. C’est une autre planète, avec ses propres codes, c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai rebaptisé l’abattoir « Mercure ». Je me suis fait des potes, j’appréciais de passer du temps avec eux. Et puis quand arrivait le vendredi soir, j’avais plus que jamais envie de faire la fête pour décompresser après une semaine très dure  !

Qui étaient vos collègues ?

C’est un milieu très viril, assez mélangé. L’ancienne génération, les plus de 40 ans, a fait d’autres boulots dans le bâtiment, l’agriculture… et s’est retrouvée au chômage à un moment donné. Il y aussi les très jeunes, 18 ans à peine, qui veulent vite un salaire, une voiture, s’installer avec leur copine. Ils achètent leur indépendance, ce sont des ouvriers modèles. Il y a aussi un autre groupe, un peu à part, celui qui mettait le plus de vie : les travailleurs qui ne sont pas contents d’être là, mais qui acceptent leur sort. Ils ont fait un choix rationnel. Charles, l’un de mes collègues, était fier de me montrer sa maison, ses enfants… Pour lui, ça donne du concret de travailler à l’usine. Certains sont fiers de travailler là.

Et les chefs ?

Les chefs juste au-dessus des ouvriers sont des anciens de la chaîne. Ils sont là pour que le rythme ne faiblisse pas. Ils subissent une pression maximale des cadres. Il n’est pas rare qu’un ouvrier refuse une telle promotion, tellement le poste est difficile.

Vous expliquez que l’endroit où les bêtes sont abattues  est caché des regards extérieurs par un haut mur…

En un siècle, l’abattoir n’a cessé de devenir un lieu de plus en plus tabou. Même son nom a changé, au début, on l’appelait « la tuerie ». La « tuerie » était au cœur des villes, avant d’être progressivement excentrée. Aujourd’hui, « la tuerie » est devenue taboue au sein même d’un lieu déjà tabou ! Cela a un effet sur les hommes, qui ont le sentiment d’y être enfermés par leurs chefs.

N’y a-t-il pas eu quelques progrès, avec la prise en compte collective des conditions d’abattage ?

La proposition de loi d’Olivier Falorni,  le président de la commission d’enquête sur les conditions d’abattage [député divers gauche, NDLR], est une coquille vide.  Elle prévoit de  rendre obligatoire dans la bouverie [bâtiment destiné au logement des boeufs, NDLR] et la « tuerie » la présence de vétérinaires et de RPA, des « responsables de la protection animale », sachant qu’un RPA peut être le chef de la chaîne… Mais ces personnes avaient déjà accès à ces zones, ça ne changera rien.

Tout ce qui était ambitieux a été évacué du texte. Le prisme humain est pourtant la clé. C’est en transformant les conditions de travail des ouvriers, en ralentissant la cadence et en les sensibilisant au bien-être animal qu’il y aura vraiment un effet.

Mangez-vous toujours de la viande ?

J’en consomme beaucoup moins alors que j’étais un « viandard » . Je trouve le système absurde, il produit une viande qui ne vaut plus rien , des « bouts » d’animaux. A Paris, dans certains kebabs, on peut avoir jusqu’à quatre animaux différents dans son sandwich !

 

Source : L’OBS

Propos recueillis par Bérénice Rocfort-Giovanni

Bérénice Rocfort-Giovanni

Bérénice Rocfort-Giovanni

Journaliste

Articles

Infiltré dans un abattoir breton pendant six semaines

Source : Le Monde

LE MONDE |  • Mis à jour le 

Par  Audrey Garric

« Aller voir si les usines à viande ont enfanté des hommes-monstres. » Voilà la mission que se donne Geoffrey Le Guilcher lorsqu’il se fait embaucher comme intérimaire dans un immense abattoir breton. Une infiltration de quarante jours, durant laquelle le journaliste va tenir le couteau avec ces ouvriers qui assomment, tuent et découpent des bêtes à longueur de journée. Dans Steak Machine, le premier ouvrage des Editions Goutte d’or, il livre le récit d’une immersion dans cette violence quotidienne, attisée par une cadence infernale. Des souffrances animale et humaine qui lui apparaîtront, au final, comme « indissociables ».

Geoffrey Le Guilcher n’est pas le premier à raconter de l’intérieur ces lieux fermés au public, des « boîtes noires » telles que les avait qualifiées le député de la Charente-Maritime Olivier Falorni, président de la commission d’enquête sur le sujet.

Avant lui, Stéphane Geoffroy, « tueur » pendant vingt-six ans à l’abattoir de Liffré (Ille-et-Vilaine), avait déjà témoigné sur sa « plongée dans un univers qui a quelque chose de primitif » (A l’abattoir, Seuil, avril 2016). Les sociologues Séverin Muller et Catherine Rémy étaient eux aussi passés sur la chaîne d’abattage pour décrire la mise à mort des animaux. Enfin, la journaliste du Parisien Bérangère Lepetit avait passé un mois dans la blouse d’une ouvrière du groupe volailler Doux (Un séjour en France, Ed. Plein Jour septembre 2015).

Reste que ces témoignages sont rares, et le regard journalistique précieux. Dans Steak Machine, écrit à la première personne, Geoffrey Le Guilcher, 30 ans, mêle habilement récit de terrain et travail d’investigation et de documentation. Il démontre comment l’industrialisation massive de la production de viande mène au « traitement indigne des hommes qu’elle emploie et des animaux qu’elle abat ».

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L’ABATTOIR TUE 600 BŒUFS ET 7 500 PORCS PAR JOUR

En mars 2016, quand germe l’idée de cette enquête, Geoffrey se qualifie de « viandard ». Rien ne lui fait plus plaisir qu’une bavette sauce échalotte ou une côte de bœuf saignante au barbecue. Le journaliste, qui collabore avec MediapartLe Canard enchaîné ou la revue XXI, s’interroge en visionnant les vidéos de l’association L214 sur des cas de maltraitance animale dans des abattoirs : qui sont ces hommes qui tuent les bêtes à la chaîne ? Comment le vivent-ils ? Méritent-ils la haine publique ?

Pour se faire embaucher, Geoffrey modifie son identité : il se fait appeler Albert – son second prénom –, se tond les cheveux, troque ses lunettes pour des lentilles et s’invente un père éleveur de moutons.

L’abattoir qui le prend à l’essai, rebaptisé Mercure – pour éviter les poursuites et protéger ses collègues –, tue 600 bœufs et 7 500 porcs par jour, soit 2 millions d’animaux par an. Trois mille ouvriers y travaillent, à la tuerie, à l’assommage ou à l’accrochage. « Albert », lui, est affecté au parage des bovins. Juché sur une nacelle à trois mètres de hauteur, huit heures par jour, il ôte les graisses d’une carcasse décapitée et coupée en deux. Et ce, à ­raison de 55 à 60 vaches à l’heure, soit des ­milliers de fois le même geste dans la journée. Le bruit de la chaîne est assourdissant et la chaleur oppressante.

Très vite, son corps souffre. Les cervicales et le dos sont douloureux, les doigts bloqués. Les crampes se multiplient, les tendinites ne sont pas loin, malgré les échauffements, les pommades et les compresses thermiques. Un ouvrier, Kévin, confie sa théorie de la douleur permanente : « Personne ne peut éviter d’avoir mal, il faut apprivoiser la douleur, tel est le secret du job. » Selon un autre salarié, Mercure compte au moins un accident par semaine (le plus souvent bénin). Les maladies professionnelles et les troubles musculo-squelettiques sont pléthore : hernies discales, sciatiques, syndromes du canal carpien. La majorité des ouvriers, dont certains « ne peuvent plus rester assis ni debout », se considèrent comme « foutus ».

L’abattoir a réalisé des aménagements pour limiter la dureté du travail, mais ils sont insuffisants. Malgré le robot affûteur, acheté 180 000 euros, les couteaux restent mal aiguisés, obligeant les salariés à forcer pour couper. Surtout, l’entreprise ne reconnaît pas toujours les maladies professionnelles pour payer moins de cotisations sociales.

LA DROGUE EST SOUVENT NÉCESSAIRE

Pour surmonter cette souffrance physique et psychologique, la drogue est souvent nécessaire. Nombre d’ouvriers tournent à la bière, au whisky, aux joints, mais aussi au LSD ou à la cocaïne. « Si tu bois pas, que tu fumes pas, que tu te drogues pas, tu tiens pas à Mercure, tu craques », assure Kévin, un ouvrier.

Geoffrey Le Guilcher raconte alors les soirées à picoler jusqu’à 7 heures du matin avant de prendre son service, le joint dès le matin ou les barbecues bien arrosés. Ce milieu, très masculin, compte beaucoup d’intérimaires. L’abattoir embauche en continu, quel que soit le niveau d’études, et les salaires ne sont pas mauvais. Jeanne, 56 ans, qui travaille à Mercure depuis quinze ans, gagne 1 580 euros par mois, auxquels il faut ajouter un treizième mois et l’intéressement.

Si Geoffrey Le Guilcher a cherché à comprendre la souffrance des hommes, il n’a pas pour autant délaissé celle des animaux. Pendant six semaines, il tente d’aller de l’autre côté du « mur », celui construit autour de l’atelier de la « tuerie » pour ôter à la vue de tous la saignée et éviter des ­vidéos en caméra cachée, à l’image de celles de l’association L214. Seuls les salariés pénètrent dans cet « antre sacré ». Avant de réussir à y entrer quelques minutes, Geoffrey parvient à parler avec certains « tueurs », qui étourdissent ou donnent la mort à l’animal.

Lire aussi :   L’Assemblée vote l’obligation de caméras dans les abattoirs dès 2018

Ces hommes, qualifiant leur poste de « dangereux » et de « stressant », confient qu’avec les cadences les animaux ne sont pas toujours inconscients lorsqu’ils sont tués, comme le prévoit la loi. Parfois, des bêtes se réveillent d’entre les morts ou s’échappent sur la chaîne. Le risque de dévoiler ces scènes, selon un ouvrier : « Que les Parigots arrêtent de manger de la viande ! » « L’occultation ­totale du sort réservé aux animaux est le pilier de la consommation de masse de viande », confirme l’auteur.

Après cette expérience « d’immersion totale », Geoffrey choisit de démissionner, ne parvenant plus à assumer sa double identité. « J’étais devenu pote avec certains ouvriers et, alors que je leur mentais sur mon identité, mon malaise ne cessait de grandir », explique-t-il. Le journaliste, devenu flexitarien – il ne consomme que peu de viande – en est aujourd’hui convaincu : « Tant que la cadence sera absurde pour les hommes, il n’y aura pas de viande propre. » Son livre se dévore d’une traite, mais attention, il laisse un arrière-goût amer.

« Steak Machine », Geoffrey Le Guilcher, Editions Goutte d’or, 200 pages, 12 €.

Par  Audrey Garric

Source : Le Monde

« Il faut se mettre à la place des gens qui égorgent des animaux »

Le journaliste Geoffrey Le Guilcher s’est fait embaucher dans un abattoir. Il en a tiré un livre qui raconte les états d’âme de ceux qui font tourner la machine.

Source : Le Point

PROPOS RECUEILLIS PAR 

 Publié le  | Le Point
Échange clavier contre couteaux. Le journaliste Geoffrey Le Guilcher a passé 40 jours dans un abattoir à découper des carcasses.
Échange clavier contre couteaux. Le journaliste Geoffrey Le Guilcher a passé 40 jours dans un abattoir à découper des carcasses. © Le Point/ Clément Pétreault
Source : Le Point 

La « souffrance humaine » dans un abattoir: un journaliste infiltré raconte

Source : Bourse Direct SA


Le journaliste indépendant Geoffrey Le Guilcher s’est fait embaucher incognito dans un abattoir breton et en a tiré un livre « Steak machine » ( REMY GABALDA / AFP )

Dans les abattoirs, « la souffrance animale est massive, mais la souffrance humaine est également massive », témoigne le journaliste indépendant Geoffrey Le Guilcher, qui s’est fait embaucher incognito dans un abattoir breton et en a tiré un livre « Steak machine », qui sort jeudi aux éditions Goutte d’or.

La problématique de la violence faite aux animaux dans les abattoirs a émergé avec les vidéos choc de l’association L214, mais elles « n’ont levé qu’une partie du tabou », selon Geoffrey Le Guilcher.

Selon le journaliste qui a travaillé 40 jours sur la chaîne de découpe des carcasses d' »un abattoir moderne, avec un outil industriel aux normes », « quand tu vas sur place tu t’aperçois que ce sont des gens comme tout le monde mais mis dans des conditions extrêmes ».

« On fait 63 vaches à l’heure quand on est au taquet, mais la norme c’est plutôt 55 », explique ainsi un des nouveaux collègues du journaliste embauché.

– « Cadences élevées et manque de personnel » –

« Quand on est pris dans la cadence, si l’animal se débat, il rajoute de la pénibilité à un métier déjà pénible. On est dans un contexte où les animaux sont juste des ennemis qui compliquent une tâche déjà inhumaine », raconte-t-il.

En cause, « des cadences élevées et le manque de personnel ».

Le journaliste et écrivain français Geoffrey Le Guilcher à Paris, le 1er mars 2016
Le journaliste et écrivain français Geoffrey Le Guilcher à Paris, le 1er mars 2016 ( JOEL SAGET / AFP/Archives )

Geoffrey Le Guilcher constate ainsi que « 30 à 40% » des effectifs sont composés d’intérimaires, et que la formation est inexistante. « J’ai appris une semaine après avoir commencé qu’il fallait mettre le gant en kevlar en dessous de celui en cotte de maille », explique-t-il en montrant une photographie de sa main très abîmée après une semaine de travail.

« On leur reproche de chosifier les animaux, quand eux se débrouillent dans une zone de tabou », selon le journaliste qui en veut pour preuve que dans l’abattoir où il est embauché, la « tuerie », zone où les animaux sont étourdis puis égorgés, est entourée d’un mur qui en cache la vue aux visiteurs éventuels, mais aussi aux autres salariés. « Ce qui ne laisse pas beaucoup d’autres moyens que l’infiltration », pour savoir ce qu’il s’y passe.

Se mêlant aux ouvriers, le journaliste est allé chercher des histoires que « dans ce monde viril et taiseux on ne dit pas ».

– « Corps abîmé » –

Et dans ce livre-témoignage, les animaux sont de fait peu présents, ce sont les maux des salariés qui émergent: troubles musculo-squelettiques et accidents du travail, « au moins un par semaine » selon un salarié.

Les zones les plus fréquemment touchées par l’usure du travail: « le canal carpien et les épaules dont les tendons s’usent de façon accélérée », selon le médecin qui soigne les ouvriers de l’abattoir.

De fait, les ouvriers que rencontre le journaliste « connaissent les chiffres correspondant à leurs disques, à leurs lombaires, à leurs os, tendons et cartilages, tous les morceaux de leur corps abîmé », raconte-t-il.

Geoffrey Le Guilcher rencontre ainsi plusieurs salariés « mutés à des postes où ils passent le balai car ils sont foutus » physiquement parlant. Et malgré un salaire et des primes intéressants, vu le niveau de qualification requis, « notre abattoir a de graves problèmes de recrutement », confie un syndicaliste au journaliste.

Dans ce contexte, les salariés « se retrouvent un peu stigmatisé » par les vidéos de L214, mais cela les concerne moins que les accident et les maladies causé par leur travail, estime le journaliste.

Il cite tout de même la confession que lui a fait un jeune salarié: « si tu bois pas, que tu fumes pas, que tu te drogues pas, tu tiens pas (à l’abattoir, NDLR), tu craques ».

Source : Bourse Direct SA

Scandale des abattoirs: «Les cadences sont si élevées que la bête qui résiste devient ton ennemi»

Source : 20 minutes

ANIMAUX  Le journaliste Geoffrey Le Guilcher s’est infiltré quarante jours dans un abattoir industriel de Bretagne. Il en sort Steak Machine, livre coup de poing qui interroge les conditions de travail imposées aux ouvriers, point de départ de la souffrance animale…

Geoffrey Le Guilcher, journaliste, s'est infiltré 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne. Il relate cet expérience danss Steak Machine, livre paru ce jeudi 2 février 2016.Geoffrey Le Guilcher, journaliste, s’est infiltré 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne. Il relate cet expérience danss Steak Machine, livre paru ce jeudi 2 février 2016. – F. Pouliquen / 20 Minutes

Source : 20 minutes

Fabrice Pouliquen Publié le 

« Tant que la cadence sera si élevée pour les hommes, il n’y aura pas de viandes propres ». Le constat de Geoffrey Le Guilcher est implacable. Ce journaliste indépendant, 30 ans, sort ce jeudi Steak Machine aux éditions Goutte d’Or. Le fruit d’une immersion de 40 jours dans un abattoir industriel de Bretagne. Quarante jours en tant qu’intérimaire, à tailler aux couteaux dans le gras des carcasses amenées à son poste à un rythme effréné. Une vache toutes les minutes. Parfois plus.

Geoffrey Le Guilcher ne donne pas le nom de l’abattoir, ni sa localisation. Il l’appelle juste Mercure « parce qu’il fait chaud et qu’on s’y bousille la santé ». 3.000 personnes y travaillent et deux millions d’animaux y sont abattus par an.

Son livre fait écho aux vidéos d’horreurs filmées en caméra cachée dans les abattoirs par l’association de protection animale L214. Mais plus que les sévices faits aux animaux, Steak Machine raconte les conditions de travail des ouvriers des abattoirs, les cadences infernales imposées.

En 40 jours à Mercure, êtes-vous devenu vous aussi un homme-crabe ?

C’est en effet ce qui m’a frappé chez mes collègues. Je les appelle homme-crabe parce qu’ils ont comme muté. Ils présentent une musculature hors-norme au niveau des avant-bras, des poignets et des mains à force de lever des carcasses. Quand tu te promènes dans les cafés, tu sais tout de suite si une personne travaille à l’abattoir ou non : à sa carrure, mais aussi aux bosses sur le dessus des doigts causées par le frottement de la cote de maille qu’ils portent pour se protéger de leurs couteaux. Moi, je n’ai pas tant pris des bras, j’ai surtout perdu des kilos. Deux ou trois. Tu transpires beaucoup chez Mercure, d’autant que j’y ai travaillé un été, en pleine canicule.

>> Lire aussi: Qui pourra finalement contrôler ce qui se passe dans les abattoirs?

L’association L214 a déjà dévoilé par ses vidéos les conditions de mise à mort des animaux en abattoir. Qu’apporte de plus au débat Steak Machine ?

L214 a levé le tabou de la condition animale dans les abattoirs. C’est son rôle, l’association œuvrant dans la protection animale. Mais tu ne peux pas comprendre les violences faites aux animaux si tu ne comprends pas les violences faites aux hommes dans les abattoirs. Cette immersion visait à aller au bout du problème et de le prendre dans son ensemble. Ce que n’a d’ailleurs pas suffisamment fait la commission d’enquête parlementaire créée après les premières vidéos publiées par L214.

Il est impossible de travailler chez Mercure sans finir avec le dos et les épaules en vrac ?

Mais tout à fait et ce n’est pas vrai qu’à Mercure. C’est ce que révèle le rapport Stivab(Santé et travail dans l’industrie de la viande) réalisé par les caisses bretonnes de la Mutualité sociale agricole (MSA) au début des années 2000. Il notait que 89 % des hommes et 92 % des femmes travaillant en abattoir ont souffert d’un TMS (trouble musculo-squelettique) dans les douze derniers mois. Dans Steak Machine, j’y consacre un chapitre : « Je peux pas être assis, ni debout… je suis baisé ». C’est ce que dit Jacques à son supérieur hiérarchique un jour dans les vestiaires. Il venait d’apprendre par son médecin qu’il allait devoir être arrêté définitivement. Il a 50 ans et lutte pour faire reconnaître l’origine professionnelle de sa maladie. A côté, il y a cet autre salarié, 28 ans lui, qui doit se faire opérer du canal-carpien au niveau de ses deux avant-bras… Quel que soit l’âge, les salariés de Mercure font face régulièrement à des problèmes de santé grave.

Ces conditions de travail sont-elles le point de départ de la souffrance animale dans les abattoirs ?

Le point de départ, c’est la cadence. Il faut tuer une vache par minute à Mercure. Tout le monde court en permanence après la cadence. Il faut bien comprendre qu’il y a deux lieux où les vaches sont encore en vie dans l’abattoir. La bouverie, le lieu où elles sont amenées et où elles peuvent passer une nuit, et la tuerie, le lieu où elles sont étourdies avec une tige en métal dans la tête puis égorgées, accrochées la tête en bas et acheminées vers les autres postes de la chaîne où elles sont découpées, dégraissées… A la bouverie et à la tuerie, tout ne se passe pas toujours comme prévu. Les bêtes résistent, peuvent donner des coups, parfois se réveillent alors qu’on les pensait mortes. Si tu essaies de tenir la cadence d’une vache par minute qu’on t’impose, très vite, la bête qui résiste devient ton ennemie. A Mercure, ils ont intégré un temps un deuxième assommeur pour améliorer les conditions de mise à mort des animaux. Les rapports vétérinaires l’avaient demandé avec insistance à quatre reprises. Mais l’été où j’y ai travaillé, le poste n’était déjà plus assuré. C’était visiblement juste un coup de com’.

>> Lire aussi: Les députés votent l’obligation de caméras dans les abattoirs à partir de 2018

Les conditions de travail ne s’améliorent donc pas ?

Elles empirent. Au lieu de jouer la transparence et de réfléchir avec d’autres acteurs pour améliorer les conditions de leurs salariés et animaux, les abattoirs font l’inverse : ils s’enfoncent dans le tabou, dans le silence. A Mercure, il y a six mois, ils ont érigé un mur autour de la salle de mise à mort des animaux, la cachant ainsi aux visiteurs. Je réalise aussi un documentaire avec Virginie Vilar. Un Envoyé Spécial qui sera diffusé le 16 février prochain, toujours sur la souffrance animale dans les abattoirs. Virginie Vilar a appelé une vingtaine d’abattoirs, un seul a accepté de lui ouvrir ses portes jusqu’à la salle de mise à mort. C’est la preuve que l’immense majorité des abattoirs n’assument pas ce qu’ils font, tout simplement.

Source : 20 minutes

Abattoirs : « On ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend la souffrance humaine »

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant, a passé 40 jours infiltré dans un abattoir breton. Dans Steak Machine, qui sort jeudi, il raconte les conditions de travail des ouvriers.

Source : FranceInfo

Un ouvrier de l’abattoir d’Haguenau (Bas-Rhin), travaille sur une carcasse de boeuf en juillet 2016.  (FREDERICK FLORIN / AFP)

Des animaux maltraités, mal étourdis… Les scandales se sont multipliés ces derniers mois dans les abattoirs français avec les vidéos chocs réalisées par l’association de protection animale L214.

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant, a passé 40 jours infiltré dans un grand abattoir breton et publie jeudi 2 février Steak Machine (Editions Goutte d’Or) dans lequel il raconte les conditions de travail difficiles des salariés. Il a notamment expliqué jeudi sur franceinfo que tous les employés qu’il a côtoyés « ont des séquelles physiques »« beaucoup sont dépendants à l’alcool et aux drogues ». Pour lui, « on ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend la souffrance humaine. »

franceinfo : Le traitement indigne des hommes et des animaux est étroitement lié, c’est la conclusion de votre livre Geoffrey Le Guilcher ?

Geoffrey Le Guilcher : Exactement. Pendant plus d’un mois, j’étais chargé du dégraissage des carcasses. On travaille huit heures par jour. On a une seule pause de vingt minutes dans la journée. Tous les collègues ont des séquelles physiques. Cela va d’un homme qui a 50 ans qui apprend qu’il va devoir être arrêté définitivement, à un collègue de 28 ans qui doit être opéré des deux côtés du canal carpien. C’est banal là-bas.

Vous racontez des dos cassés, des vertèbres ruinés, on sent des salariés résignés ?

Ils ne sont pas forcément résignés. Beaucoup sont en colère. Ils sont surtout conscients de l’effet que ce travail a sur leur corps. Beaucoup sont dépendants à l’alcool et aux drogues. Le week-end pour eux c’est l’occasion de sortir de la vie, de l’usine et de raconter ce qu’on ne dit pas sur la chaîne. C’est un monde assez viril, taiseux, donc l’idée c’était aussi de raconter ce qu’il se passait en dehors du travail.

Malgré ces conditions de travail, beaucoup restent. Il y a une mutuelle, un treizième mois, des conditions qui peuvent sembler intéressantes.

Il y a quand même un gros turn-over de 30% d’intérimaires, ce qui est assez énorme. Certains vomissent et partent dès le premier jour. Ce que je veux dire dans ce livre, c’est qu’on ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend pas la souffrance humaine.

On doit tuer une vache par minute. Au moment de l’égorgement, il arrive souvent qu’elle se débat. Il faut imaginer cela pendant huit heures.

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant

à franceinfo

On n’a pas le temps de vérifier que l’animal est bien étourdi, bien tué. On m’a reproché parfois de stopper la cadence de la chaîne.

Dans cet abattoir, la direction a décidé d’ériger un mur autour de la tuerie, le début de la chaîne, le sujet est devenu tabou ?

Le lieu est devenu de plus en plus tabou, en effet. Le but est surtout de se protéger des vidéos de l’association L214 et des intérimaires qui viendraient voir ce qui se passe à la tuerie. L214 est devenu une obsession dans les abattoirs. L’association fait baisser la consommation de la viande et elle peut faire fermer au moins temporairement l’abattoir où il y aurait des problèmes avec les animaux. Le mur a été construit contre les intérimaires comme moi et contre les visites de groupes.

Source : FranceInfo

Pour mieux connaitre qui est Geoffrey LE GUILCHER

Au Fait n°8 : interview de Geoffrey Le Guilcher

Vidéo

Infiltré dans un abattoir, un journaliste raconte la souffrance animale et humaine

Pendant longtemps, ce qui se passait à l’intérieur des abattoirs, restait à l’intérieur des abattoirs. Ces derniers mois ce sont surtout les cas de maltraitance animale ont fait parler d’eux avec la diffusion de vidéos filmés illégalement par des associations comme L214.Mais cette réalité est indissociable de celle des employés des abattoirs, c’est ce qui saute aux yeux en lisant “Steak Machine” de Geoffrey Le Guilcher.
Journaliste indépendant, il a changé d’identité et s’est infiltré pendant 40 jours dans un abattoir industriel breton. Son récit publié aux éditions Goutte d’or sort en librairie le 2 février.

La Livre : Steak Machine

Présentation

Un CV imaginaire, une fausse identité, et un crâne rasé. Steak Machine est le récit d’une infiltration totale de quarante jours dans un abattoir industriel en Bretagne. Geoffrey Le Guilcher a partagé le quotidien des ouvriers : les giclées de sang dans les yeux, les doigts qui se bloquent et les défonces nocturnes. Un univers où, selon un collègue de l’abattoir, “si tu te drogues pas, tu tiens pas”. L’usine ciblée par le journaliste abat deux millions d’animaux par an. Une cadence monstrueuse qui mène inéluctablement au traitement indigne des hommes et des animaux. Après trois ans passés aux Inrockuptibles, Geoffrey Le Guilcher, 30 ans, est devenu journaliste indépendant. Il collabore avec Mediapart, Le Canard enchaîné, Streetpress et Les Jours. En janvier 2016, il a publié une biographie-enquête non autorisée : Luc Besson, l’homme qui voulait être aimé (Flammarion).